Trois ans après le discours raciste de Kais Saied :  l’impunité demeure

Une série d’interventions lors de la conférence « Frontières, Violences et Responsabilités : Comprendre le système migratoire » du 20 février a permis de dresser un panorama du système migratoire tunisien, depuis le discours raciste et controversé du chef de l’État jusqu’aux accusations portées contre les États méditerranéens lors du Tribunal Permanent des Peuples (TPP).

Franck Yotdje, ancien directeur de l’association Afrique Intelligence, a rappelé que, entre 2016 et 2022, la Tunisie faisait face à des flux migratoires croissants. Des cas de violences racistes existaient mais restaient des incidents isolés. 

Selon Yotdje, le tournant décisif s’est produit après le discours ouvertement raciste prononcé par le président Kais Saïed. Ce discours s’articulait autour de trois axes :

  1. Théorie du complot : les migrant.e.s présentés comme une « horde » menaçante.
  2. Changement démographique : l’idée d’effacer l’identité arabe de la Tunisie.
  3. Lien entre migrant.e.s, sécurité et criminalité.

Le résultat a été des vagues d’arrestations massives et d’expulsions, privant de travail, de logement et, pour beaucoup, de vie. Les violences se sont propagées à plusieurs villes, opposant une population locale désemparée à des migrant.e.s marginalisés, violenté.e.s et terrorisé.e.s.

Face à cette détresse, une solidarité spontanée a émergé, portée par des associations, des organisations et des citoyens ordinaires. Malgré la position ouvertement fasciste de l’Etat, des associations, des municipalités et d’autres actrices et acteurs locaux avaient mis en place des dispositifs de médiation pour permettre aux migrant.e.s subsaharien.ne.s  l’accès aux soins, à l’éducation, des hébergements d’urgence et la distribution de nourriture. 

Mais la criminalisation s’est rapidement retournée contre les aidants : aider les migrants est devenu un crime, comme le témoigne Abdallah Said, militant de Médenine. Malgré les risques, des collectes informelles et une aide discrète ont continué à se développer. La menace sécuritaire les faisant de plus en plus rares et inaccessibles. 

Le Tribunal Permanent des Peuples (TPP) : une cour symbolique pour rompre le silence de la justice

Brahim Belghith, deuxième intervenant, a présenté le Tribunal Permanent des Peuples (anciennement Tribunal Populaire des Peuples), une juridiction d’opinion créée en 1979 pour permettre aux ONG et à la société civile de porter leurs voix devant la communauté internationale. La 56ᵉ session s’est déroulée à Palerme du 22 au 25 octobre 2025, réunissant 45 associations déterminées à juger les États du Sud de la Méditerranée pour leurs pratiques migratoires.

Principaux chefs d’accusation retenus

  1. Refoulement illégal des migrant.e.s, renvoi forcé vers des pays où ils risquent persécution ou conditions inhumaines.
  2. Nonassistance et naufrages provoqués en mer, omission délibérée d’intervention entraînant la mort de dizaines de milliers de personnes.
  3. Détention arbitraire, torture et traitements inhumains infligés aux personnes arrêtées en bordure des côtes.
  4. Discrimination et criminalisation raciste de la migration.
  5. Criminalisation de la solidarité envers les migrants.
  6. Externalisation des frontières, transfert de la responsabilité de protection des réfugiés à des tiers, souvent à un coût humain élevé.

Ces accusations s’appuient sur des témoignages poignants de migrant.e.s, ainsi que sur les conventions internationales relatives aux droits humains, le Statut de Rome et la qualification de ces actes comme crimes graves contre l’humanité. Le tribunal a conclu que les violations étaient délibérées et systématiques, condamnant tant les pays du Nord que ceux du Sud de la Méditerranée et soulignant la responsabilité partagée de l’ensemble des acteurs étatiques.

Parmi les figures évoquées, Maitre Brahim Belghith a rendu hommage à Saadia Mosbeh, incarcérée pour son engagement solidaire envers les migrant.e.s. Même derrière les barreaux, elle continue d’aider les détenues migrantes, malgré les entraves imposées par l’administration carcérale.

Les intervenants ont souligné que la Tunisie n’est pas isolée. Le contexte plus large implique l’Europe et les pays d’origine des migrants. Les frontières de responsabilité sont floues : la responsabilité de l’État tunisien coexiste avec celle des pays d’où proviennent les migrant.e.s et celle de l’Union européenne.

Les conclusions du TPP rappellent l’urgence d’une réponse coordonnée, tant au niveau national qu’international, pour mettre fin à la criminalisation de la solidarité et garantir la protection des droits fondamentaux des migrant.e.s. La communauté internationale est désormais invitée à traduire ces constats en actions concrètes, sous peine de voir le drame migratoire se perpétuer en silence.

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