Edito : La Tunisie étouffée : mais jamais réduite au silence

Cette Lettre est celle d’un pays à la dérive où l’État de droit s’effrite chaque jour davantage et où la justice se transforme en un instrument de punition politique. Elle déroule, en filigrane, le récit d’une Tunisie qui se bat encore — parfois de son corps, parfois de sa voix — pour refuser l’effacement.

Tout commence avec l’urgence absolue : l’entrée dans la cinquième semaine de la grève de la faim menée par Jaouhar Ben Mbarek, dont l’état de santé connaît une dégradation alarmante. Plusieurs détenus politiques ont, à leur tour, entamé une grève de la faim — Rached Ghannouchi, Issam Chebbi, Ridha Belhaj, Abdelhamid Jlassi, Mehdi Ben Gharbia — transformant leurs corps en ultime lieu de résistance.
La réaction des autorités ? Le déni, la menace, puis les poursuites contre les avocats qui osent alerter.

Au même moment, la Lettre détaille le verdict en appel du procès du “complot”, mené dans des conditions expéditives :  prévenus absents, audience surprise, visioconférence imposée, juges désignés par notes de service… Ce procès, loin d’être une exception, est devenu la matrice d’un système où les militants pacifiques sont condamnés pour des statuts Facebook où les avocats sont poursuivis pour avoir défendu, et où les journalistes sont traqués à coup de décret 54. 

Cette période est aussi marquée par plusieurs libérations conditionnelles. Celle de Sonia Dahmani. Sa libération conditionnelle survient le même jour qu’une résolution massive du Parlement européen. Elle n’est pas un geste judiciaire : elle est le résultat d’une pression exceptionnelle aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur du pays.  Celle de Samir Bettaieb, un ancien ministre maintenu en détention dans une affaire vide, fondée sur une expertise interminable et des soupçons infondés.  

Des dizaines d’autres prisonniers politiques — militants, syndicalistes, avocats, défenseurs des droits humains, bloqueurs — restent derrière les barreaux, parfois oubliés.

En marge de ces affaires politiques, la Lettre consacre une place essentielle à la révolte écologique de Gabès. 150 000 personnes dans les rues, des enfants intoxiqués, une mer détruite, des hôpitaux débordés, un État en déni complet — et, en réponse, la répression, les arrestations, les diffamations, puis la suspension d’ONG qui documentaient la catastrophe. Gabès est plus qu’une crise locale : c’est la preuve que la société tunisienne refuse l’injustice, qu’elle soit politique, judiciaire ou écologique.

La Lettre documente un régime qui, de manière systématique, étend son emprise sur l’ensemble des champs politique, judiciaire et social : suspension ou dissolution d’associations indépendantes (ATFD, FTDES, Nawaat et de centaines d’autres …) ; harcèlement systématique contre les juges — le cas Hamadi Rahmani en est l’illustration la plus claire ;  Parlement réduit à une chambre d’enregistrement ;  hommes d’affaires rançonnés pour acheter leur liberté.

Tout converge vers un même constat : l’arbitraire n’est plus un outil ; il est devenu la méthode de gouvernement.

Cette Lettre n’est pas seulement un état des lieux. Elle est un rappel que, même au cœur de l’étouffement, la Tunisie pense, écrit, résiste.

La lutte de Jaouhar, la libération de Sonia et de Samir, la colère de Gabès, l’engagement des avocats, des journalistes, des associations… tout cela compose un paysage d’oppression — mais aussi un paysage de courage. 

Dans un pays où la vérité est criminalisée, cette Lettre en est la preuve vivante : la Tunisie n’a pas renoncé à se tenir debout.

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