Arrivées de migrants en Italie : ce que disent vraiment les chiffres 2024-2025

Les tableaux publiés par les autorités italiennes sur les nationalités déclarées au moment du débarquement en 2024 et 2025 offrent un éclairage précieux — et souvent mal interprété — sur les dynamiques migratoires en Méditerranée centrale. Derrière les discours simplificateurs et les instrumentalisations politiques, ces données racontent une histoire plus complexe, marquée par des déplacements forcés, des recompositions de routes et des politiques de fermeture qui déplacent les flux sans les faire disparaître.

Stabilité du total, recomposition des origines

Premier constat : le nombre total d’arrivées reste quasiment identique d’une année sur l’autre.

  • 2024 : 66 317 personnes
  • 2025 : 66 296 personnes

Cette stabilité globale masque en réalité une recomposition profonde des nationalités.

En 2024, les arrivées sont dominées par plusieurs nationalités bien identifiées :

  • Bangladesh : 13 779
  • Syrie : 12 504
  • Tunisie : 7 677
  • Égypte : 4 296
  • Guinée : 3 542
  • Pakistan : 3 284
  • Mali : 1 667
  • Gambie : 1 618

La Tunisie apparaît alors comme l’un des principaux pays d’origine, un fait marquant pour un pays longtemps considéré surtout comme territoire de transit. Cette donnée doit être mise en regard de la crise multidimensionnelle que traverse le pays : effondrement économique, répression politique, rétrécissement de l’espace civique et absence de perspectives pour la jeunesse.

En 2025, la hiérarchie change radicalement :

  • Bangladesh : 20 164
  • Égypte : 9 091
  • Érythrée : 7 579
  • Pakistan : 4 383
  • Soudan : 4 183
  • Somalie : 3 452
  • Éthiopie : 2 203
  • Tunisie : 1 828
  • Algérie : 1 719
  • Guinée : 1 448
  • Mali : 963

La baisse des arrivées en provenance de Tunisie est brutale : de 7 677 à 1 828 personnes en un an. Cette chute ne peut être comprise comme une amélioration de la situation interne tunisienne. Elle correspond plutôt à un resserrement drastique des politiques de contrôle, à une coopération sécuritaire renforcée avec l’Italie et l’Union européenne, et à une externalisation accrue de la gestion migratoire.

Externalisation des frontières : déplacer les routes , pas les causes

Ces chiffres confirment une réalité bien connue des organisations de défense des droits humains : les politiques de dissuasion ne réduisent pas les migrations, elles déplacent les routes et modifient les profils.

La diminution des arrivées tunisiennes en 2025 coïncide avec :

  • une intensification des interceptions en mer,
  • des pressions accrues sur les départs,
  • et des accords bilatéraux liant aide financière et contrôle migratoire.

Dans le même temps, l’augmentation des arrivées en provenance du Bangladesh, de la Corne de l’Afrique ou du Soudan reflète l’aggravation de conflits, de crises humanitaires et de régimes autoritaires ailleurs.

Ce que les chiffres ne disent pas – mais révèlent en creux 

Ces statistiques ne disent rien :

  • des violences subies en route,
  • des morts en Méditerranée,
  • des conditions de détention et de refoulement,
  • ni des violations du droit d’asile.

Mais elles révèlent en creux une vérité politique majeure : l’Europe choisit avec qui elle négocie le contrôle des mobilités, quitte à fermer les yeux sur les atteintes aux droits humains dans les pays partenaires.

La chute des arrivées tunisiennes en 2025 illustre le rôle assigné à la Tunisie : celui de garde-frontière avancé de l’Europe. Ce rôle s’accompagne de financements, de coopération sécuritaire et d’un silence préoccupant sur :

  • la répression politique,
  • la criminalisation de la société civile,
  • et les violences envers les migrants subsahariens sur le sol tunisien.

Réduire les chiffres ne signifie ni protéger les personnes, ni résoudre les causes profondes des migrations.

Les données 2024–2025 montrent une chose essentielle : la Méditerranée centrale reste une route migratoire majeure, quels que soient les obstacles dressés. La question n’est donc pas seulement « combien arrivent », mais à quel prix humain et démocratique ces chiffres sont obtenus.

Tant que les politiques migratoires reposeront sur la répression, l’externalisation et le marchandage des droits humains, les tableaux statistiques continueront de changer… sans que les tragédies humaines cessent.

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