Deux congrès sous pression dans une Tunisie sous tension : l’UGTT et l’AMT face à l’autoritarisme

Les prochains mois seront marqués en Tunisie par la tenue de deux congrès majeurs : celui de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), prévu les 25, 26 et 27 mars 2026, et celui de l’Association des magistrats tunisiens (AMT), dont le 15ᵉ congrès se tiendra les 7 et 8 février 2026 à Hammamet.
Au-delà de leur dimension statutaire, ces deux rendez-vous constituent des épreuves politiques et démocratiques majeures, dans un contexte marqué par l’autoritarisme, la restriction des libertés publiques et l’affaiblissement systématique des corps intermédiaires.

Depuis 2021, la Tunisie traverse une phase de recentralisation autoritaire du pouvoir, accompagnée d’une criminalisation croissante de l’action collective, du militantisme syndical et de la parole critique.
Dans ce climat, les organisations autonomes de la société civile, les syndicats et les structures professionnelles indépendantes sont perçus comme des obstacles à neutraliser plutôt que comme des partenaires du débat public.

L’UGTT entre crise interne et affrontement avec le pouvoir

C’est dans ce cadre que s’inscrivent à la fois la crise profonde que traverse l’UGTT et les attaques répétées contre la magistrature indépendante, dont l’AMT demeure aujourd’hui l’un des derniers espaces organisés de résistance institutionnelle.

Le congrès de mars 2026 de l’UGTT intervient dans une triple crise :

  • crise de la démocratie interne, liée aux contestations autour de la modification des règles de limitation des mandats, aux divisions au sein du bureau exécutif et à la perte de confiance d’une partie de la base syndicale ;
  • crise du rôle social, dans un contexte de gel du dialogue social, d’imposition unilatérale des politiques salariales par l’exécutif et de marginalisation du syndicat comme partenaire de négociation ;
  • crise du rôle politique, alors que l’UGTT est simultanément ciblée et contournée par un pouvoir populiste cherchant à capter le discours social tout en neutralisant les médiations collectives.

Le congrès s’annonce ainsi comme un moment de vérité : soit l’organisation parvient à se refonder démocratiquement et à clarifier son positionnement, soit elle risque l’enlisement, l’éclatement interne ou une perte durable de crédibilité et d’influence.

Le congrès de l’MAT : la magistrature indépendante en état de siège 

Le 15ᵉ congrès de l’AMT se tient dans des circonstances particulièrement graves.
Depuis la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, les révocations arbitraires de juges et les pressions directes exercées sur les magistrats, l’indépendance de la justice est frontalement remise en cause.

L’AMT, qui s’est historiquement engagée pour l’indépendance du pouvoir judiciaire et pour l’État de droit — notamment dès les premiers jours de la révolution de 2011 — est aujourd’hui explicitement ciblée.
Les campagnes de dénigrement, les menaces judiciaires et les fuites médiatiques visant son président et ses responsables traduisent une volonté claire : faire taire l’une des dernières voix institutionnelles capables de dénoncer la soumission de la justice à l’exécutif.

Dans ce contexte, le congrès de l’AMT dépasse largement la question du renouvellement de ses instances. Il constitue un acte de résistance collective, un test de solidarité interne et un signal adressé à la société tunisienne comme à la communauté internationale.

Enjeux communs et risque majeurs

Ces deux congrès cristallisent des enjeux convergents :

  • la survie des corps intermédiaires autonomes ;
  • la défense de la liberté syndicale, du droit d’organisation et de la liberté d’expression collective ;
  • la préservation de contre-pouvoirs institutionnels face à l’hyperprésidentialisme.

Les risques sont à la hauteur de ces enjeux : fragmentation interne, interférences politiques, judiciarisation des conflits, délégitimation médiatique, voire neutralisation durable de ces organisations.

En définitive, les congrès de l’UGTT et de l’AMT ne concernent pas uniquement leurs adhérents.
Ils engagent l’avenir du pluralisme, la capacité de la société tunisienne à se doter de médiations collectives crédibles et la possibilité même d’un retour à un État de droit effectif.

Dans une Tunisie où les espaces de débat se ferment les uns après les autres, ces deux congrès apparaissent comme des moments rares où la démocratie peut encore s’exercer de l’intérieur. Leur issue pèsera bien au-delà des murs des salles de congrès.

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