Dette publique tunisienne : chronique d’une dérive annoncée 

Les analyses et données présentées dans cet article sont issues des conférences et rencontres organisées en 2025 par le CRLDHT, consacrées aux questions budgétaires, financières et à la dette publique tunisienne, ainsi que des documents et interventions qui y ont été partagés. Derrière les chiffres de la dette publique tunisienne se joue une réalité politique et sociale majeure : l’asphyxie progressive des services publics, l’érosion des droits économiques et sociaux et le transfert du fardeau de la crise sur les générations futures. Cet article, issu des débats portés par le CRLDHT en 2025, propose une lecture critique de l’endettement comme choix politique et non comme fatalité économique.

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La dette publique tunisienne n’est ni une surprise ni un accident de parcours. Elle est le résultat d’une trajectoire longue, faite de choix économiques inaboutis, de compromis politiques fragiles et, plus récemment, d’une gouvernance autoritaire qui a transformé l’endettement en mode de survie permanent. Les rencontres organisées en 2025 par le CRLDHT ont permis de reconstituer cette trajectoire et d’en éclairer les origines profondes, au-delà des chiffres bruts.

Une dette longtemps contenue, un modèle déjà épuisé 

Jusqu’au début des années 2000, la dette publique tunisienne demeure relativement maîtrisée. En 2010, elle oscille autour de 40 à 45 % du PIB. Cette stabilité apparente repose toutefois sur un modèle économique fragile : croissance tirée par des secteurs à faible valeur ajoutée, compétitivité fondée sur les bas salaires, dépendance accrue à l’Europe et sous-investissement chronique dans les régions de l’intérieur. La dette existe, mais elle accompagne un modèle qui s’essouffle sans jamais être remis en cause.

Après 2011, la dette comme amortisseur social

La révolution de 2011 marque un tournant. Pour éviter l’effondrement social, l’État recourt massivement à l’endettement afin de financer hausses salariales, subventions et politiques de soutien. Les déficits deviennent structurels. Dans le même temps, la Tunisie bénéficie d’un large soutien international : la transition démocratique facilite l’accès aux financements extérieurs. Cette « rente démocratique » permet de repousser les arbitrages difficiles. La dette augmente, mais les réformes du modèle économique et du système fiscal sont différées.

2015-2019 : s’endetter sans transformer

À partir de 2013, puis surtout en 2016, la Tunisie s’engage dans des programmes avec le Fonds monétaire international. La dette dépasse alors les 70 % du PIB. Les réformes exigées — subventions, entreprises publiques, masse salariale — restent partielles, contestées, souvent bloquées. La croissance demeure faible, l’investissement recule, et la dette continue d’augmenter sans produire de transformation structurelle. L’endettement finance la continuité, non le changement.

Le choc COVID et le basculement

La pandémie de Covid-19 agit comme un accélérateur brutal. Chute du tourisme, contraction des recettes fiscales, explosion des besoins de financement : la dette bondit, passant d’environ 72 % du PIB en 2019 à près de 80 % en 2021. C’est à ce moment que l’État commence à recourir de manière exceptionnelle à la Banque Centrale de Tunisie, via des facilités directes. La dette cesse d’être un instrument conjoncturel pour devenir un outil de survie budgétaire.

Depuis 2021, une accélération aggravée par le verrouillage politique

À partir de juillet 2021, la dynamique s’emballe. L’isolement financier international, l’absence d’accord avec le FMI et la concentration du pouvoir exécutif enferment la Tunisie dans une dépendance croissante à l’endettement intérieur. La dette publique passe d’environ 98 milliards de dinars en 2021 à 147 milliards fin 2025, avec une projection proche de 157 milliards fin 2026. En cinq ans, l’augmentation avoisine 60 %. L’État emprunte plus qu’il ne rembourse, souvent pour financer son fonctionnement courant.

Les racines profondes de l’endettement

Cette dérive ne s’explique pas seulement par les chocs externes. Elle trouve ses origines dans des déficits chroniques alimentés par un système fiscal peu progressif, tolérant l’évasion et les rentes. Elle s’enracine aussi dans l’effondrement de l’investissement public et privé, qui prive l’économie de croissance et rend la dette mécaniquement insoutenable. Enfin, la financiarisation de l’État — devenu l’un des principaux clients des banques — détourne l’épargne nationale de l’investissement productif vers la dette publique.

Une dette aux conséquences humaines lourdes

Au fil des années, la dette s’est transformée en contrainte majeure sur les politiques publiques. Le service de la dette absorbe une part croissante des ressources, au détriment de la santé, de l’éducation, des services publics et de l’investissement régional. L’érosion du pouvoir d’achat, la dégradation des infrastructures et l’aggravation des inégalités territoriales en sont les manifestations concrètes. Le fardeau est reporté sur les générations futures, déjà confrontées au chômage et à l’exil forcé.

Loin d’être une fatalité, la dette tunisienne est le produit de choix politiques répétés : absence de réforme fiscale ambitieuse, refus de transformer le modèle de développement, puis gestion autoritaire et opaque des finances publiques. Comprendre son évolution et ses origines n’est pas un exercice académique. C’est une condition indispensable pour ouvrir un débat démocratique sur sa légitimité, sur la nécessité d’un audit indépendant et sur la refondation d’une politique budgétaire enfin alignée sur la justice sociale et les droits humains.

Dette publique tunisienne : la mécanique d’un endettement sans issue

Au 31 décembre 2025, l’encours de la dette publique atteint 147 milliards de dinars, soit 84 % du PIB. Ce niveau, déjà alarmant, masque une évolution qualitative déterminante : la dette est désormais majoritairement intérieure, à hauteur d’environ 88 milliards de dinars, représentant 61 % de l’encours total.

Cette bascule traduit l’isolement financier progressif du pays et son incapacité à accéder durablement aux marchés internationaux. Elle révèle aussi un changement profond dans la nature de la dépendance financière : la Tunisie n’est plus seulement dépendante de ses créanciers extérieurs, elle l’est désormais de son propre système bancaire et, surtout, de la Banque Centrale de Tunisie.

La Banque centrale, devenue financeur central de l’État

Fin 2025, l’encours de la dette de l’État envers la BCT s’élève à 14 milliards de dinars. Ce montant résulte de facilités exceptionnelles accordées au Trésor :

  • 7 milliards de dinars octroyés en 2024, sans intérêts, remboursables sur 10 ans avec 3 années de grâce ;
  • 7 milliards supplémentaires déboursés en 2025, également sans intérêts, remboursables sur 15 ans avec 3 ans de franchise ;
  • en parallèle, l’État a achevé le remboursement de 2,8 milliards de dinars d’une facilité accordée en 2020 en pleine crise Covid, conformément à la loi de finances complémentaire.

Ces mécanismes, présentés comme temporaires, se sont installés dans la durée. À fin 2026, l’encours de la dette envers la BCT devrait atteindre 25 milliards de dinars, à mesure que le Trésor mobilisera la nouvelle facilité de 11 milliards de dinars prévue par la loi de finances 2026. Cette évolution consacre la Banque centrale comme principal pourvoyeur de liquidités de l’État, au prix d’une indépendance monétaire de plus en plus théorique.

2026 : un service de la dette toujours écrasant

Pour 2026, le budget de l’État prévoit un service total de la dette de 23,05 milliards de dinars, en légère baisse (–6 %) par rapport aux 24,48 milliards déboursés en 2025. Cette apparente amélioration est trompeuse.

Dans le détail :

  • le remboursement du principal de la dette intérieure recule à 7,93 milliards de dinars (–18 %) ;
  • en revanche, les intérêts de la dette intérieure explosent, atteignant 5,61 milliards de dinars, en hausse de 20,9 % ;
  • le principal de la dette extérieure s’établit à 7,92 milliards de dinars (–5,5 %) ;
  • les intérêts extérieurs diminuent à 1,6 milliard de dinars (–10,9 %).

Autrement dit, l’État rembourse un peu moins de capital, mais paie toujours plus cher le coût de l’endettement intérieur, ce qui accentue l’effet d’éviction sur l’investissement et les dépenses sociales.

Des échéances lourdes, surtout à l’extérieur

Sur le marché domestique, les principales charges concernent le remboursement des obligations issues des emprunts nationaux (2,68 milliards de dinars) et des bons du Trésor à 52 semaines (2,6 milliards de dinars).

À l’extérieur, l’année 2026 sera marquée par une échéance emblématique : le remboursement, en juillet, de l’Eurobond émis en 2019, pour 2,35 milliards de dinars de principal, auxquels s’ajoutent 150 millions de dinars d’intérêts. Cet emprunt, contracté à un taux de 6,375 %, reste le dernier accès significatif de la Tunisie au marché financier international.

S’y ajoutent des remboursements substantiels à Afreximbank (1,22 milliard de dinars), au Fonds monétaire international (834 millions de dinars) et à l’Arabie saoudite (233 millions de dinars).

Emprunter plus qu’on ne rembourse

Le paradoxe central de 2026 est là : l’État prévoit près de 26 milliards de dinars de nouveaux emprunts, alors que les remboursements en capital n’atteignent pas 16 milliards de dinars. La dette continue donc de croître mécaniquement.

Les emprunts intérieurs représenteront près des deux tiers du total, soit 19 milliards de dinars, dont :

  • 2,5 milliards via les bons du Trésor à 52 semaines ;
  • 4,84 milliards en Bons du Trésor assimilables (BTA), en forte baisse par rapport à 2025 ;
  • 716 millions d’emprunts intérieurs en devises ;
  • 11 milliards de dinars sous forme de nouvelles facilités de la BCT.

Cette structure illustre l’assèchement des ressources domestiques et la dépendance croissante à la création monétaire indirecte.

Un retour international incertain

Côté extérieur, la Tunisie prévoit 6,8 milliards de dinars de financements, mais la loi de finances 2026 n’en identifie formellement que 2,98 milliards auprès de bailleurs multilatéraux et bilatéraux. Le reste repose sur des hypothèses fragiles, dont une levée espérée de 400 millions d’euros sur les marchés internationaux — la première depuis 2019. Dans le contexte actuel de dégradation de la note souveraine et d’absence d’accord avec le FMI, cette opération apparaît hautement incertaine.

Une trajectoire lourde de conséquences sociales

Depuis juillet 2021, la dette publique a augmenté d’environ 60 %, soit près de 60 milliards de dinars. En six ans, elle est passée de 98 milliards de dinars en juin 2020 à une projection de 157 milliards fin 2026. Cette dérive n’est pas neutre : chaque dinar consacré au service de la dette est un dinar soustrait à la santé, à l’éducation, à l’investissement public et à la réduction des inégalités territoriales.

La dette tunisienne n’est donc pas seulement excessive, elle est devenue structurellement antisociale. En s’endettant pour financer son fonctionnement courant et différer les réformes, l’État reporte le coût de la crise sur les générations futures et compromet l’exercice effectif des droits économiques et sociaux.

L’accumulation de la dette n’est ni une fatalité ni une simple conséquence des chocs extérieurs. Elle est le produit d’un modèle économique bloqué, d’un système fiscal inéquitable et, plus récemment, d’une gouvernance opaque qui a substitué l’endettement au débat démocratique. Enrichir le diagnostic par les chiffres, comme l’ont fait les rencontres du CRLDHT, conduit à une conclusion claire : sans rupture dans la gestion de la dette, celle-ci continuera d’enfermer la Tunisie dans une crise financière, sociale et démocratique durable.

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