Gabès, une révolte écologique qui révèle une crise nationale des droits humains 

Gabès est devenue, à l’automne 2025, le symbole d’une population sacrifiée. Depuis la rentrée, des scènes d’une brutalité inédite circulent sur les réseaux sociaux : des enfants s’effondrant en classe, des quartiers envahis par des gaz toxiques, des hôpitaux saturés. Plus de 200 à 300 cas d’asphyxie ont été recensés en quelques semaines, touchant majoritairement des élèves.

Pendant que la population suffoque, les chiffres confirment l’ampleur du drame : le Groupe chimique tunisien rejette toujours 14 000 à 15 000 tonnes de phosphogypse quotidiennement dans le golfe de Gabès, détruisant jusqu’à 93 % de la biodiversité marine. Les vidéos tournées par les pêcheurs — eaux blanchâtres, poissons morts, fonds marins stériles — rendent tangible un écocide institutionnalisé depuis des décennies.

Le 21 octobre 2025, la colère explose. Une grève générale totale paralyse la ville : entre 130 000 et 150 000 manifestants envahissent les rues pour exiger non pas des avantages matériels, mais un droit fondamental : respirer et vivre dans un environnement sain. Les slogans, massivement relayés dans des lives Facebook, résument la situation :
« Gabès étouffe », « Nous voulons vivre », « Pas de développement sur nos cadavres ».

Face à cette mobilisation historique, Kaïs Saïed parle de « crime environnemental », sans proposer toutefois la moindre mesure structurelle : pas de fermeture des unités toxiques, pas de démantèlement, pas de responsabilités établies. Les seules réponses sont techniques — ou clientélistes, à travers l’annonce de 1 600 recrutements — tandis que la décision de délocaliser les unités polluantes (prise en 2017) reste enterrée.

Parallèlement, l’État choisit la répression : gaz lacrymogènes, plus de 70 arrestations — dont des mineurs —, descentes nocturnes. Les vidéos virales montrent des jeunes traînés au sol et des parents criant :
« Vous arrêtez nos enfants mais vous laissez les pollueurs tranquilles ! »
La LTDH dénonce une répression « disproportionnée ». Des organisations y voient une « stratégie de dissuasion brutale » et une « intifada écologique » que le pouvoir ne comprend pas.

Les autorités tentent ensuite d’imposer un récit complotiste, accusant des forces étrangères ou des ONG de manipuler la contestation. Mais les vidéos démentent : ce sont des enseignants, des mères, des pêcheurs, des étudiants qui témoignent. Pendant ce temps, des associations qui soutiennent le mouvement — ATFD, FTDES, Nawaat — sont suspendues, révélant une offensive plus large contre l’espace civique.

Ce soulèvement n’est pas qu’une crise environnementale : il est l’expression d’un drame humain massif. Les médecins constatent une explosion des cancers, des maladies respiratoires, des insuffisances rénales, des fragilités osseuses chez les enfants. Le golfe de Gabès est devenu une zone morte. Et respirer l’air de Gabès constitue, selon les habitants, un risque sanitaire permanent.

Les juristes et militants rappellent que les droits bafoués — droit à la santé, à l’intégrité physique, à l’information, à un environnement sain — sont garantis par la Constitution, par le PIDESC . Plusieurs médecins affirment dans des vidéos : « Ce n’est plus un problème écologique. C’est une violation grave et systémique des droits humains. »

Relayée massivement en Tunisie et à l’étranger, la mobilisation dépasse désormais la région. Des rassemblements de solidarité ont lieu à Tunis, Paris ou Toulouse. Gabès incarne un combat national contre un modèle de développement mortifère, contre l’impunité industrielle et contre la dérive autoritaire du régime.

La conclusion portée par les habitants est sans ambiguïté : Gabès ne se bat pas pour une cause locale, mais pour le droit de vivre. Une adolescente de 15 ans l’a résumé dans un live devenu viral : « Je veux juste respirer. Est-ce trop demander à mon pays ? »

À travers Gabès, c’est le rapport de l’État tunisien à ses citoyens, à la démocratie et aux droits humains qui se trouve aujourd’hui interrogé — et profondément mis en cause.

Le pouvoir choisit, la force , le déni et le clientélisme pas la vie 

Face à la catastrophe de Gabès, l’État n’a pas géré une crise : il a exposé son impuissance et sa violence. Au lieu de protéger une population empoisonnée, le pouvoir a ressorti ses vieux réflexes : minimiser, détourner, réprimer.

Minimiser : aucune donnée publiée, aucune alerte sanitaire, aucun lien reconnu entre intoxications et pollution — en dépit des obligations constitutionnelles de transparence et de protection de la santé.

Détourner : plutôt que de fermer les unités toxiques comme prévu en 2017, le président annonce l’arrivée d’un ingénieur de Shanghai et promet 1 600 recrutements au complexe chimique. De la communication et du clientélisme, pas une politique.

Réprimer : gaz lacrymogènes, arrestations de mineurs, descentes nocturnes, campagnes de diffamation. Puis la suspension d’ONG comme l’ATFD, le FTDES ou Nawaat, coupables de documenter ce que l’État veut taire.

Au fond, le message est clair : le régime préfère faire taire la colère plutôt que fermer ce qui tue les habitants.

Gabès ne manque pas de solutions ; elle manque d’un État qui respecte la vie. La crise écologique est devenue crise de gouvernance, puis crise de droits humains.

La vraie question n’est plus quand l’État agira, mais : jusqu’à quand choisira-t-il les pollueurs plutôt que sa population ?

Gabès, elle, a déjà répondu : elle se bat pour un droit simple et non négociable — vivre.

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