Affaire Elyes Chaouachi et Mohamed Samti

Dévoiler les manigances du régime, c’est du « terrorisme » pour le régime 

Le 14 novembre 2025, la chambre criminelle du pôle antiterroriste du tribunal de première instance de Tunis a condamné in absentia Elyes Chaouachi et Mohamed Sameti à 16 ans de prison et 5 ans de contrôle administratif, pour des « infractions terroristes » consistant à exposer la vie de personnes protégées par l’immunité en révélant délibérément des données permettant de les identifier, ainsi que pour diffusion de faux propos visant la diffamation d’autrui, la nuisance à sa réputation et à son moral, avec incitation contre lui et incitation au discours de haine, avec planification et préméditation dans la formation d’une entente pour commettre un acte criminel, violent et terroriste, avec disposition au port d’armes ou l’initiation ou l’appel au port d’armes ayant pour but de diffuser la terreur parmi les habitants et d’exposer leur vie au danger.

Toujours selon la chambre criminelle, il ressort des investigations et des enquêtes du dossier que des « plans et idées hostiles » auraient germé chez les accusés dans le cadre d’un « projet collectif » visant à renverser le régime et menacer les symboles de l’État d’homicide, notamment le président de la République, ainsi qu’un appel à semer l’anarchie, au port d’armes et à inciter les habitants à s’entretuer.

Cet arsenal juridique digne des milices de Daech est déployé contre deux activistes pacifistes qui n’ont jamais porté d’armes.

Elyes Chaouachi est une figure connue dans l’espace public tunisien, militant politique dans les rangs du Tayyar Démocratique, et plus connu comme le fils de Ghazi Chaouachi, détenu politique dans l’« affaire du complot contre la sécurité de l’État ». Elyes est un fervent défenseur des détenus et du retour à la transition démocratique ; il est toujours sur tous les fronts, d’autant qu’il a été interdit de passeport en 2022, ce qui a failli lui faire perdre son travail en France, où il a été agressé par des voyous n’ayant aucun motif plausible, sinon d’agir au service du régime de Kaïs Saïed.

Quant à Mohamed Sameti, c’est un immigré tunisien aux États-Unis, assez connu sur les réseaux sociaux, où il ne cesse de dévoiler et condamner les violations et injustices du régime, documents à l’appui.

LES FAITS 

Les faits remontent au printemps 2025, juste avant le procès de l’affaire du complot en première instance, lorsque soudainement, la ministre de la Justice, Leila Jaffel, a décidé — illégalement — par note de service de désigner un certain Lassad Chamakhi comme président de la 5ᵉ chambre criminelle du pôle antiterroriste du tribunal de Tunis, qui devait traiter l’affaire du complot.

Dans un live sur TikTok et Facebook, le duo Elyes Chaouachi – Mohamed Sameti a démasqué ce petit jeu auquel s’est adonnée la ministre : une recette classique des régimes autoritaires, consistant à nommer des juges impliqués dans des crimes et infractions, de manière à garantir leur allégeance et leur obéissance aux instructions.

Dans ce live, il a été question de dévoiler le personnage du juge désigné, un magistrat chargé de casseroles, collectionnant depuis l’ère Ben Ali des poursuites disciplinaires, notamment pour corruption — ce qui fait de lui un profil idéal pour le sale boulot judiciaire au profit de l’exécutif. Cela fut notamment le cas dans le procès du beau-frère de Ben Ali dans l’affaire des yachts volés. Leila Jaffel n’a pas cherché loin pour appliquer cette stratégie.

C’est précisément ce que Me Ahmed Souab a expliqué métaphoriquement, parlant des « couteaux » non pas sur les gorges des détenus mais sur celle du président de la chambre. Suite à cela, il a été poursuivi, incarcéré et condamné à 2 ans de prison.

Ironie du sort : c’est la ministre Jaffel elle-même qui va prouver la véracité de la sale mission confiée au juge Chamakhi en le mutant juste après la délibération dans l’affaire du complot.

Il est presque évident que le timing de cette délibération choquante n’a rien de fortuit : quelques jours auparavant, le duo Elyes – Mohamed avait dévoilé le même stratagème, mais cette fois pour l’affaire en appel. Ils ont publié des procès-verbaux de l’inspection du ministère de la Justice apportant des preuves accablantes contre Moncef Hedfi, président de la chambre d’appel désigné également par note de service.

Les enquêtes, menées par l’inspection à la demande de la ministre elle-même, ont établi que Moncef Hedfi est corrompu, n’hésitant pas à violer la loi de manière grossière, avec la complicité de sa femme, avocate, dont des enregistrements vocaux publiés par le duo montrent qu’elle négocie un pacte de corruption que son mari exécutera.

Même modus operandi, même timing, même objectif.

Le but réel de cette condamnation 

Le but n’est pas de museler Elyes Chaouachi — qui cumule déjà plus de neuf poursuites devant le pôle antiterroriste, sans compter celles basées sur le décret-loi 54 — ni Mohamed Sameti, lui aussi poursuivi à de multiples reprises, sans succès pour le régime, puisque tous deux ne sont pas en Tunisie.

Il s’agit plutôt :

  • de rassurer les magistrats et les officiers de police impliqués dans les procès politiques contre les dissidents, en leur montrant que le président les couvre ;
  • de sauvegarder un semblant de prestige devant les soutiens du régime, même si leur nombre s’effondre ;
  • et enfin, paradoxalement, de reconnaître implicitement que le régime n’a aucune preuve ni aucun argument pour contredire ce qu’ont révélé Elyes Chaouachi et Mohamed Sameti.

Leur enquête touche :

  • les juges ripoux Lassad Chamakhi et Moncef Hedfi,
  • mais aussi la présidente de la chambre criminelle ayant prononcé les peines, Basma Arouri, elle aussi désignée par note de service, titulaire du « couloir de Jaffel », après avoir délivré les mandats de dépôt contre Sonia Dahmani, Sahbi Atig, et condamné Ahmed Souab à 2 ans de prison.

À noter également que le docile magistrat Ayman Chtiba, aligné sur le régime de Kaïs Saïed, a interjeté appel dans cette affaire, estimant que la chambre avait été « trop clémente ».

Le CRLDHT :

  • Apporte tout son soutien et confirme sa solidarité avec les militants Elyes Chaouachi et Mohamed Sameti, en valorisant leurs efforts pour dévoiler les mécanismes d’un régime tyrannique.
  • Considère que l’instrumentalisation d’une justice aux ordres et la disproportion flagrante des poursuites témoignent de la faiblesse et de l’impuissance du régime face à la vérité que les militants ont révélée.
  • Condamne l’instrumentalisation vicieuse du droit pénal, en particulier la loi antiterroriste, contre tout dissident d’un régime en faillite, contre-révolutionnaire, qui ne tardera pas à disparaître face à la résistance et à la résilience du peuple tunisien.

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