La libération conditionnelle de l’avocate Sonia Dahmani, intervenue le jour même de l’adoption de la résolution du Parlement européen, a constitué un signal fort, obtenu grâce à une mobilisation exceptionnelle.
Elle est d’abord le résultat de l’engagement indéfectible de ses proches — en particulier de sa sœur, qui a porté son combat avec une détermination exemplaire —, du travail persévérant de ses avocats et du soutien actif de la société civile tunisienne et internationale.
Cette avancée demeure néanmoins partielle : les poursuites sont maintenues et des dizaines d’autres personnes restent emprisonnées pour leurs opinions. Elle souligne à la fois l’efficacité de la pression collective et l’impératif de l’intensifier.
L’adoption, par une très large majorité du Parlement européen, d’une résolution condamnant la régression autoritaire en Tunisie renforce ce constat : la mobilisation doit se poursuivre jusqu’à la libération de l’ensemble des détenus politiques et d’opinion et jusqu’à la restauration effective de l’État de droit.
C’est dans ce contexte critique qu’a eu lieu, le 17 novembre 2025, la rencontre organisée au Parlement européen pour marquer les trente ans de l’Accord d’association UE–Tunisie. Elle a réuni des organisations tunisiennes, euro-méditerranéennes et internationales, des parlementaires européens, des chercheur·es et des représentant·es d’ONG de la diaspora.
Portée par EuroMed Droits, la FIDH et le CRLDHT, avec le soutien du député européen Mounir Satouri, cette journée poursuivait trois objectifs :
- dresser un bilan critique de trois décennies de coopération UE–Tunisie ;
- documenter la régression autoritaire en cours depuis 2021 ;
- formuler des recommandations structurantes pour refonder le partenariat sur les droits humains, l’État de droit et la justice sociale.
La rencontre a acquis une résonance particulière lorsque, quelques jours plus tard, le Parlement européen a adopté par une large majorité une résolution d’urgence sur la Tunisie, venant confirmer et amplifier les constats, les alertes et les recommandations formulés au cours de la journée.
I. 30 ans de coopération : constats et impasses
1. Une coopération structurellement asymétrique
Les échanges ont rappelé :
- la dépendance tunisienne au marché européen ;
- l’impact du démantèlement tarifaire sur les recettes publiques ;
- l’absence d’une stratégie maghrébine collective dans la négociation ;
- le glissement progressif vers un agenda de plus en plus sécuritaire et migratoire.
La vision de convergence, promue en 1995, a cédé la place à un équilibre de dépendance accentué par la faiblesse industrielle du pays.
2. Une évolution marquée par la priorité migratoire
Depuis le milieu des années 2010, la coopération s’est recentrée sur la gestion migratoire et la sécurisation des frontières, souvent au détriment :
- de la démocratie,
- des droits humains,
- et du développement équilibré.
Ce constat rejoint explicitement l’un des messages centraux de la résolution adoptée peu avant la rencontre : la migration ne peut être le seul prisme de la politique de voisinage.
II- Réforme, inclusion et régression : les blocages internes
1. Démantèlement de l’Etat de droit
Les intervenants ont documenté :
- la dissolution des contre-pouvoirs (justice, instances indépendantes, structures constitutionnelles) ;
- les révocations massives, transferts arbitraires et mises à l’écart dans la magistrature ;
- la neutralisation de l’instance électorale ;
- l’utilisation systémique du décret-loi 54 pour poursuivre journalistes, avocats, universitaires et citoyens.
2. Fermeture de l’espace civique
Ont été relevés :
- la suspension ou la dissolution d’associations ;
- les projets visant à restreindre le décret-loi 88 ;
- la criminalisation du travail humanitaire, environnemental et associatif ;
- les campagnes de diffamation et de stigmatisation contre les organisations indépendantes.
3. Effondrement socio-économique
Le débat a mis en lumière :
- l’absence de croissance durable depuis plus d’une décennie ;
- le départ massif des jeunes et des compétences ;
- le blocage des investissements et l’imprévisibilité réglementaire ;
- les inégalités sociales et territoriales persistantes.
4. Une crise environnementale structurelle
La rencontre a montré que les enjeux environnementaux (eau, pollution industrielle, épuisement des sols) ne peuvent plus être isolés des questions de justice, de gouvernance et de participation citoyenne.
III- Société civile, résistances et perspectives
1. Une société civile sous pression mais incontournable
Malgré la répression, les collectifs citoyens, ONG, syndicats, journalistes, universitaires et avocats continuent:
- de documenter les violations,
- de soutenir les victimes,
- d’alerter les institutions internationales,
- et de défendre la liberté de conscience et la dignité humaine.
2. Droits numériques et surveillance
Les échanges ont souligné une dérive marquée :
- surveillance des contenus,
- blocage de sites,
- poursuites pour des publications sur les réseaux sociaux,
- absence de régulation indépendante.
3. Santé, innovation et opportunités
La rencontre a également mis en avant des axes potentiels de coopération positive (santé, innovation, recherche, transition énergétique), à condition que la Tunisie retrouve un cadre démocratique stable permettant transparence, attractivité et impact réel.
IV-Recommandations
A. A l’Etat tunisien
- Restaurer immédiatement l’État de droit et l’indépendance de la justice.
- Abroger le décret-loi 54 et mettre fin aux poursuites politiques.
- Garantir la liberté d’association et préserver le décret-loi 88.
- Réactiver les instances indépendantes et mettre en place celles prévues par les textes.
- Libérer toutes les personnes détenues pour leurs opinions.
- Établir une stratégie économique et sociale concertée.
B. à L’union européenne
Les recommandations convergent avec les exigences exprimées dans la résolution adoptée à Strasbourg :
- Conditionner toute aide macrofinancière ou coopération politique au respect mesurable des droits et libertés.
- Faire de l’État de droit un pilier non négociable du partenariat.
- Suspendre toute coopération susceptible de renforcer les dispositifs répressifs ou de surveillance.
- Soutenir directement la société civile, les médias libres, les mouvements citoyens et les défenseurs des droits humains.
- Intégrer une dimension environnementale et sociale cohérente dans tout nouveau cadre d’association.
- Exiger la transparence sur l’utilisation des fonds européens alloués dans le cadre du MoU de 2023.
C. A la société civile
- Renforcer les réseaux de veille, de solidarité et de plaidoyer.
- Documenter rigoureusement les violations et les dynamiques territoriales.
- Produire des propositions de réforme crédibles et inclusives.
V. Lien avec la résolution adoptée par le Parlement européen
La résolution d’urgence adoptée par une majorité large et transpartisane au Parlement européen constitue un tournant. Elle :
- condamne la régression autoritaire en Tunisie,
- exige la libération des prisonniers d’opinion,
- appelle à la restauration des contre-pouvoirs,
- demande l’intégration de conditionnalités démocratiques strictes,
- et affirme que le partenariat ne peut plus être purement migratoire ni sécuritaire.
Cette résolution reprend, amplifie et institutionnalise les constats présentés durant la rencontre.
Les alertes formulées par les organisations organisatrices — TSG, EuroMed Droits, FIDH, CRLDHT — se trouvent désormais appuyées par une prise de position officielle du Parlement européen, donnant un cadre politique fort pour la suite du plaidoyer.
Conclusion
Cette journée de travail aura permis d’articuler trois dimensions essentielles :
- la rigueur du bilan historique ;
- la lucidité sur la situation actuelle des droits et des libertés en Tunisie ;
- et la formulation d’une vision pour un partenariat durable, équitable et respectueux des principes démocratiques.
L’adoption, dans le même moment, de la résolution d’urgence par une majorité confortable du Parlement européen donne un poids important à ces travaux : la Tunisie n’est pas abandonnée à l’autoritarisme, et l’Europe est appelée à redevenir cohérente avec ses propres valeurs.
Les organisateurs ont conclu en soulignant que cette journée n’est qu’une étape : un point d’appui, un socle commun et un appel à refonder le partenariat UE–Tunisie sur la dignité, la justice et la liberté.
Paros, le 27 novembre 20265